L'addiction au porno

L'addiction au porno

Ecrit par Sylvain Guigni, mis à jour le 11/07/2021
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On parle d'addiction car l'addiction est une participation/implication répétée avec une substance ou une activité, en dépit du mal qu'elle peut causer, parce que cette implication a été (et peut continuer) plaisante et/ou valorisante.

Pour autant, chaque personne aura des spécificités dans les stimuli déclenchant des pulsions/envies sexuelles, les fonctions que remplit le comportement addictif, son histoire avec la consommation de porno, les conséquences négatives du comportement, la fréquence de visionnage et le type de contenu, etc...

Ce terme d'addiction ou d'addict n'est pas vraiment intéressant tellement il cache des disparités ches les individus en proie à ces difficultés, peut déresponsabiliser ou infantiliser la personne concernée, n'aide pas à rechercher et comprendre les éléments moteurs de ce comportement problématique.

De plus, chaque personne concernée peut estimer que son comportement sexuel n'est pas problématique et se faire évaluer par quelqu'un d'extérieur sur sa pratique de la sexualité peut être vécue comme un acte coercicif, dogmatique, dépassant le cadre intime de la personne.

Le sujet de la sexualité concerne tout le monde, il est nécessaire que chacun s'interroge sur la place de la sexualité dans sa vie et les façons d'en faire un objet d'épanouissement sain pour lui et son partenaire.

"Addiction" et "addict" sont donc utilisés sur ce site par commodité de langage.

L'addiction a apporté ce que la personne appelait du plaisir, une satisfaction, un apaisement, tout cela n'était qu'éphémère et illusoire. Le simple fait de devoir répéter le même comportement, les mêmes stratégies, les mêmes scénarios, rendent compte de l'absence totale de tout épanouissement sexuel voire de toute construction affective durable.

La dépendance a enfermé le sujet, l'a isolé et a fini par le faire souffrir.

Le passage à l’acte s’effectuera après un certain temps, plus ou moins à distance de l’événement déclenchant (ou amorce), plus ou moins long selon un curseur variable :

  • Certaines personnes vont laisser passer plusieurs minutes à plusieurs heures avant de passer à l’acte.

    Elles luttent soit pour éviter le passage à l’acte (culpabilité, anxiété, remords), soit pour parfaire leur scénario et leurs sensations d’excitation, soit pour maintenir ceux-ci en éveil avant de trouver l’occasion de passer à l’acte…

  • Certaines personnes vont passer à l’acte dans une immédiateté sans limite qui évite toute réflexion posée et donc tout contrôle.
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1) L'histoire personnelle

Source : Sexe sans contrôle surmonter l'addiction, Dr François-Xavier Poudat et Marthylle Lagadec, 2017

L'addiction s'inscrit dans une histoire individuelle avec des facteurs de vulnérabilité personnelle qui, dans un contexte socio-environnemental particulier et exposé à l'objet sexuel, va déclencher le comportement addictif et sa répétition incontrôlable (Olievenstein, 1983 ; Lejoyeux, 2010)

Il est difficile d'imaginer qu'une cause spécifique puisse à elle seule déclencher l'apparition d'une conduite addictive. Un ensemble de facteurs va intervenir dans le déclenchement de la dépendance sans que l'on sache réellement pour quelles raisons certaines personnes deviendront addicts et d'autres pas alors que le contexte familial et environnemental pourrait être le même.

Pour une même famille, certaines personnes ont pu vivre des situations traumatiques sans dommage pour leur avenir alors que d'autres vivront douloureusement ces mêmes traumas.

D'autres facteurs de vulnérabilité sont également présents comme la mauvaise estime de soi, la difficulté à la résolution de problèmes, l'impulsivité, la recherche de sensations et de nouveauté…

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2) Rôle de l'addiction

Source : Sexe sans contrôle surmonter l'addiction, Dr François-Xavier Poudat et Marthylle Lagadec, 2017

Vous retrouverez ci-dessous une liste d'utilisations du comportement sexuel :

Apaiser un mal-être émotionnel et une tension interne comme de la colère, de l'anxiété, de la tristesse.

Le passage à l'acte sexuel permet d'extérioriser cette tension et, par ce biais, de la soulager.

Oublier, fuir, échapper, éviter, le sujet recherche par l'addiction à éviter de revivre des situations de mal-être et de souffrance passées ou présentes.

Il est parfois préférable, pour certains sujets, de se réfugier devant un écran pour « voir ce qu'il ne fera jamais dans le réel » (cybersexe) ou pour communiquer dans des réseaux sociaux, plutôt que de faire face à de vrais échanges ou d'affronter certaines difficultés de la vie. L'addiction sexuelle, par la saturation et l'effet « bulle », crée un état second qui anesthésie la personne face à une souffrance intolérable provenant d'un traumatisme passé ancien ou récent (inceste, violence sexuelle…)

Souffrir ou se punir confirme le dégoût de soi qui est au centre de cette fonction. Des événements traumatiques de l'enfance, tellement déniés par l'entourage, ravivent la culpabilité, amenant au dégoût de soi. La dépendance devient le moyen le plus simple de se salir davantage et de confirmer sa propre responsabilité dans les événements passés.

S'affirmer et se valoriser, l'addiction peut être un moyen narcissique de se rassurer et d'exister au travers de ce comportement. C'est le cas de certains consommateurs sexuels, de dragueurs invétérés, de phobiques sociaux « qui voient dans les multiples confrontations sexuelles, sans suite, le moyen de tester leurs capacités ou d'amplifier des croyances de toute puissance.

Tout cela cache évidemment des doutes, des peurs, des craintes de ne pas être à la hauteur et de ne pas satisfaire l'autre » (Médecine sexuelle. Fondements et pratique Courtois, 2016)

Se récompenser d'une action importante réussie comme résoudre un problème, avancer sur un projet au travail, etc...

Le problème ne vient spécialement du choix de la masturbation pour se récompenser, il existe d'autres récompenses extérieures comme l'alcool, le sucre, la nourriture, faire des achats, etc...

Nous pouvons souvent entendre qu'il est nécessaire de se récompenser lorsque nous avons accompli quelque chose, surtout lorsque la tâche en question était difficile.

Peu importe la récompense externe choisie, son effet sera de courte durée, nous aurons très vite fait d'oublier pourquoi nous nous récompensons, en quoi la tâche accomplie était importante pour nous.

Nous n'avons pas besoin de récompense externe, au contraire ce sont souvent des solutions peu qualitatives et artificielles.

Pourquoi ne pas tout simplement réfléchir à la tâche accomplie ?

Pourquoi celle-ci a constitué un effort important ? Dans quel contexte plus large s'inscrit-elle ? Quelle est la suite derrière ? A quoi je peux prétendre ?

Pensions-nous y arriver au départ ? Avons-nous appris quelque chose ? Sommes-nous contents d'avoir été au bout ?

Toutes ces questions vont normalement faire émerger en vous des sentiments agréables comme de la joie, fierté, sentiment d'accomplissement, d'aller dans la bonne direction, etc...

Sans chercher à vous récompenser du travail fait, ces questions vous permettront de travailler sur vos compétences, à ce qui a du sens pour vous, à ressentir des émotions et sentiments au sujet de la tâche réalisée, à consolider votre motivation à continuer en ce sens.

Vous pourrez aussi réaliser la place et l'utilité de la tâche dans un contexte plus large, la tâche étant peut-être seulement une action parmi un ensemble d'actions plus large (sous forme d'objectif, de projet).

En observant ce contexte plus large, vous pourrez réaliser le sens qu'il a pour vous, en quoi il contribue à votre épanouissement, à rechercher d'autres actions de ce type dans d'autres domaines de vie, toujours dans cette optique de faire ce qui a du sens et ce qui est important pour vous (vos valeurs).

Rechercher de la nouveauté, pour avoir toujours plus de sensations fortes. L'addiction, par son caractère « boulimique » et sans fin, permet, par la nouveauté et le changement des situations sexuelles, a minima, de virtualiser ses fantasmes, mieux que dans l'imaginaire (d'où l'intérêt du cybersexe), de vivre des sensations jamais éprouvées et d'accentuer le niveau d'excitation sans fin.

Sortir de l'ordinaire, stimuler l'existence et exister, l'addiction sert à faire face au vide, au néant, au manque, à l'absence, au rien… La boulimie de sexe est une pratique courante qui donne du poids à la vie de l'addict.

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3) Le porno et ses effets

Une étude de Cambridge (https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0102419) a révélé par des images IRM qu'en analysant des pratiquants compulsifs de pornographie, on constatait des changements similaires à ceux rencontrés par les personnes addict à l'alcool et à la drogue : une meilleure réponse dans certaines zones du cerveau (aire tegmentale ventrale et prosencéphale basal, amygdale étendue, striatum ventral) qui sont impliquées dans le système de récompense, de motivation et plaisir.

Les addicts ont vu leur désir sexuel augmenter plus fortement par les images sexuelles explicites que les non addict, mais appréciation égale dans les deux groupes pour les images sexuelles non-explicites.

Les addicts appréciaient plus les images sexuelles non explicites que les non addicts mais ils appréciaient autant que les non addicts les images sexuelles explicites.

On peut ainsi constater une dissonance entre le désir et l'appréciation éprouvée.

Envie irrésistible et tolérance

Le niveau de dopamine est influencé par 2 protéines DeltaFosB et CREB.

Le DeltaFosB va sensibiliser le cerveau à l'activité ayant procurée du plaisir.

Au contraire, le CREB va le désensibiliser lorsque la sensibilisation est trop importante pour retrouver un équilibre.

Dans la dépendance au sexe ou aux drogues, nous remarquons des hauts niveaux de DeltaFosB, une protéine responsable de l'envie irrésistible.

Au contraire, la protéine CREB va développer une tolérance à une drogue ou un stimulus.

Ces 2 phénomènes à effet contraire vont engendrer un comportement compulsif (quantité) et un besoin de toujours plus pour être excité (qualité : nouveauté, violence).

Source : Your brain on porn, Gary Wilson, 2017

Hypofrontalité

L'addiction cause l'atrophie dans le lobe frontal du cerveau.

Le lobe frontal contient le cortex préfrontal et il est responsable entre autre de la planification, décision, restriction (caractéristiques de la volonté), le langage, la mémoire de travail, le raisonnement. Il agit comme un contrôle des pulsions.

Il a été remarqué que l'addiction déclenchait l'hypofrontalité qui correspond à une baisse du débit sanguin cérébral (CBF) dans le cortex préfrontal du cerveau.

Il devient plus difficile de se contrôler dans l'usage du porno et cela renforce l'addiction.

Source : Your brain on porn, Gary Wilson, 2017

Dysfonctionnement du système de stress

Des experts (3 études) voient l'addiction comme un désordre du système de stress car il affecte les hormones du stress (cortisol et adrénaline) mais aussi induit des multiples altérations dans le système de stress du cerveau.

Le système de stress modifie le cerveau et le corps pour endurer des facteurs de stress sur le long terme.

Le stress augmente la dopamine et le cortisol, ce qui transforme des petits facteurs de stress en envies irrésistibles.

Aussi, il inhibe le cortex préfrontal qui est responsable des fonctions décrites plus haut.

Enfin, quand un addict est en période de réduction de consommation de pornographie, son système de stress fonctionne à plein régime.

S'en suit des symptômes énoncés par des témoignages comme l'anxiété, dépression, fatigue, insomnie, irritabilité, douleurs et oscillements d'humeur.

Cela peut être le moment de se réfugier dans la dépendance car il se sent mal.

Le mauvais fonctionnement du système de stress se manifeste par des désirs plus importants, une volonté inhibée et d'autres symptômes.

Source : Your brain on porn, Gary Wilson, 2017

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3) Questionnaires d'auto-évaluation

Il existent des dizaines de questionnaires issus de la recherche en psychologie, pour évaluer l'utilisation problématique de pornographie.

Selon une étude faite sur les questionnaires d'évaluation en 2019, il y a 3 tests qui se démarquent car ils couvrent la plus grande quantité des composants de l'addiction :

Parmi tous les tests analysés dans l'étude, il y en a qui adressent seulement certains composants de l'addiction et fournissent plus de détails pour examiner un composant spécifique.

Par exemple, le Pornography Consumption Questionnaire (PCQ) pour les envies irrépressibles, ou les PCES, the PCES-R et PCES-SF pour les conséquences négatives.

Les tests ont été évalués par rapport à une liste de composants de l'addiction :

  • la perte de contrôle.
  • désir fort de s'engager dans le comportement addictif.
  • la proéminence du comportement.
  • utiliser le comportement addict pour améliorer son état psychologique négatif (humeur, sentiments, émotions).
  • les conflits interpersonnels.
  • les conflits dans la vie en général.
  • les conflits intrapsychiques.
  • les conflits occupationnels et d'éducation.
  • les conflits à propos de la vie sexuelle.
  • les problèmes de sommeil.
  • les attitudes négatives.
  • les problèmes financiers.
  • les répercussions dans la famille et les loisirs.
  • les effets de sevrage.
  • la tolérance au comportement.
  • la rechute.
  • mentir ou se cacher à propos du comportement.
  • continuer malgré les conséquences négatives.

Aucun test n'a pu cibler tous les composants de l'addiction listés ci-dessus.

De plus, la sévérité de l'addiction à la pornographie se mesure avec le type de contenu visionné, le temps passé, la façon de prendre du plaisir dessus : le nombre d'heures de visionnage est loin d'être le seul critère à regarder.

J'ai ajouté quelques critères qui me semblent très importants dans le compte rendu de l'étude évaluant l'efficacité de la thérapie ACT dans l'addiction à la pornographie.

Il est bon aussi d'inclure d'autres comportements pas forcément liés à l'addiction comme l'évitement d'expériences potentiellement désagréables émotionnellement ou le peu d'actions en direction de ses propres valeurs, la capacité à sumonter les difficultés de la vie, etc...

Il est intéressant de ne pas s'arrêter aux tests d'évaluation et de regarder de manière générale quels sont les comportements problématiques de la personne ou encore quels sont les domaines de vie où il rencontre des difficultés pour viser un bien-être général.

En plus des effets de l'addiction détaillés ci-dessus, il a été démontré que l'addiction se développe par stades (Sussman, Considering the Definition of Addiction, 2013) :

  • après l'initiation, recherche de plaisir ou sensation forte, baisse de la douleur, fuite de sensations difficiles et émotions négatives.
  • préoccupation avec des pensées excessives pour l'objet de l'addiction, plus de temps passé dans la planification et la consommation.

    Le temps déborde sur les activités de loisirs et la vie quotidienne.

  • satiété temporaire : plus d'envie ou d'envie irrésistible.
  • perte de contrôle : ne peut pas stopper le comportement ni prédire son apparition, le comportement devient de plus en plus automatique.
  • présence de conséquences négatives (physiques, psychologiques, relationnelles, financières) : la conduite addictive peut continuer pour mieux supporter ces conséquences ou les fuir.
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4) Conséquences d'un comportement excessif

Les hommes comme les femmes, peu importe leur âge, situation maritale, classe socio-professionnelle peuvent basculer dans un comportement sexuel problématique pour eux et leur partenaire.

Certaines répercussions physiques du trouble comportemental énoncées plus bas ne concerneront que les hommes, cependant la sexualité est autant impactée chez les hommes que les femmes.

Le forum pornodependance.com héberge une catégorie spécialement pour les femmes.

Un article de la BBC recueille plusieurs témoignages de femmes consommatrices de pornographie.

Voici un panel non exhaustif de comportements et symptômes de l'addiction à la pornographie (chaque personne doit être prise au cas par cas) :

  • Différence notable entre ce qu'on désire et ce qui nous amène du plaisir au niveau sexuel.
  • Développement d'une sexualité plus restreinte, moins relationnelle.
  • Pulsions/images sexuelles ou reliées à du contenu pornographique malgré le désir ferme de ne plus se masturber devant de la pornographie.
  • Libido affaiblie.
  • Dysfonctionnement de l'érection, moins d'érection matinale, éjaculation précoce ou retardée.
  • Sensibilité réduite au niveau du sexe.
  • Temps important consacré à la pornographie.
  • Sources de plaisir sexuel restreintes à la masturbation avec pornographie.
  • Moins d'énergie en général.
  • Tolérance au porno "classique" puis escalade/diversification dans les préférences sexuelles pour obtenir le même plaisir qu'avant.
  • Baisse attrait pour le conternu porno regardé initialement qui peut amener à une baisse de son attirance sexuelle pour des personnes réelles voire à un questionnement sur son orientation sexuelle.
  • Baisse attrait pour le sexe avec un partenaire dû à la consommation de pornographie : une soixantaine d'études vont dans ce sens.
  • En cas de désensibilisation à des scènes porno "classiques", basculement vers des stimuli plus forts qui eux permettent à l'addict d'avoir une excitation et un plaisir suffisant. Dans le cas où la personne aurait une vie sexuelle avec un partenaire, tendance à vouloir reproduire au sein de relations sexuelles réelles des pratiques qui donnent du plaisir à l'addict en situation de consommation de porno qu'il considère pourtant comme malsaines, coercitives, douloureuses pour le partenaire.
  • Faible estime de soi, honte, culpabilité dûes à l'incapacité à contrôler ces comportements, à prendre plaisir sur du contenu qu'il n'approuve pas.
  • Anxiété sociale, dépression, insensibilité émotionnelle, apathie.
  • Sommeil perturbé, moins de rêves la nuit ou plus du tout.
  • Possibilité importante (comme toute personne sujette à une addiction) d'avoir d'autres addictions avec substance ou comportementales.